L’illusion du progrès

L

’illusion du progrès est tenace. Elle est la condition de notre confort intellectuel. Le fait que le 20e siècle ait été celui des deux guerres mondiales, des régimes totalitaires, de la Shoah et du Goulag, de génocides divers, d’Hiroshima et de Nagasaki, de la terreur nucléaire, de l’indifférence des nantis à l’égard de la misère et de l’ignorance ne gêne en aucune manière notre croyance dans « le progrès de l’esprit humain ». Quand Condorcet écrivait son « Esquisse » sur ce thème, en 1795, l’idée du progrès pouvait encore paraître fondée grâce à la Révolution en cours. Quand Alexis de Tocqueville, rendant compte de son enquête aux États-Unis en 1834, disait que que « le développement graduel de l’égalité des conditions est un fait providentiel; il en a les principaux caractères: il est universel, il est durable, il échappe chaque jour à la puissance humaine; tous les évènements comme tous les hommes servent à son développement », il était encore possible de croire au caractère inévitable du progrès social. Quand Darwin écrivait en 1859 « L’origine des espèces » on pouvait croire qu’une force mystérieuse poussait l’homme en tête de toute l’évolution vers la domination de l’esprit. Aujourd’hui toutes ces visions du monde, mélangées ensemble dans une sorte d’épopée, sont ridicules.

C’est pourtant ainsi que l’on raconte l’histoire de l’humanité.

C’est pourquoi l’idée de « progrès » est très populaire en Occident. Et nous accomplissons le tour de force de la rendre compatible avec celle de perversité de la nature humaine. Il nous suffit de savoir que la génération à laquelle nous appartenons — c.-à-d. les « hommes du 21e siècle », — est supérieure à toutes celles qui l’ont précédée puisque les progrès de la science et des techniques nous dotent d’un savoir et d’une puissance jamais atteints jusqu’ici.