L’ONU et la sécurité à l’échelle planétaire

Politique Etrangère
À

l’heure où les Européens tentent de définir leur politique de sécurité et de défense commune, comment peut-on évaluer les limites du système de sécurité onusien ? Est-il nécessaire d’en définir un nouveau ? Face aux prétentions hégémoniques américaines qui tendent à instrumentaliser l’ONU et à la déposséder de ses responsabilités, l’Europe a effectivement un rôle à jouer. Mais cela suppose de se débarrasser d’un certain nombre d’idées fausses sur l’institution onusienne. Il s’agit en fait de dépasser une conception archaïque faisant de l’imprévisibilité des crises, et du recours concerté à la force par les grandes puissances les fondements du système de sécurité collective. Maurice Bertrand plaide ainsi pour la mise en place d’une politique systématique de prévention des crises qui utiliserait un canal plus économique que militaire.

II existe aujourd’hui une nette divergence au sujet du rôle de l’Organisation des Nations unies (ONU) entre les États-Unis et l’Europe. Mais, si la politique américaine est claire à ce sujet, les Européens semblent rester dans une totale confusion. Or, la définition du rôle de l’ONU est indissociable de la conception de la sécurité à l’échelle mondiale. Il serait peut-être temps que les Européens commencent à tirer les leçons des échecs et des catastrophes qui ont été le résultat de l’acceptation de la vision américaine. À l’occasion de la définition de leur politique étrangère et de sécurité commune (PESC), il est en effet devenu nécessaire de définir un nouveau système de sécurité mondial.

La conception américaine

Les États-Unis sont relativement satisfaits de la manière dont ils ont réussi à mettre l’organisation universelle au service de leur politique. Les relations passionnelles qu’ils ont entretenues dans le passé avec l’ONU ont abouti à un nouvel équilibre. Après une période d’enthousiasme au moment de sa création — l’Administration Roosevelt ayant pratiquement conçu la Charte —, les Américains sont devenus très réticents, puis franchement opposés à une institution où la majorité appartenait aux nouveaux pays décolonisés, et qui se permettait de ranger le sionisme au rang d’une forme de racisme. Ils ont réussi à faire croire à leur opinion publique que l’organisation diffusait une idéologie dangereuse, était de toute manière mal gérée, coûtait cher, desservait les intérêts américains, et que les mesures prises contre elle, notamment en ne payant pas la contribution américaine à son budget, étaient parfaitement justifiées. La situation s’est modifiée, dans la mesure où, depuis la fin de la guerre froide, les États-Unis ont réussi, tout en maintenant la pression financière, en ne payant pas leurs contributions, en refusant de participer aux conventions internationales qui tentent de faire progresser le droit international (notamment la convention interdisant les mines antipersonnel et celle créant la Cour pénale internationale), à obtenir que le Conseil de sécurité obéisse à leur conception de la politique internationale. La guerre du Golfe, pour laquelle le soutien du Conseil a été accordé, avait déjà démontré l’acceptation du « leadership américain » par les Européens et par le reste du monde. Les événements de 1999 — la guerre pour le Kosovo déclenchée le 24 mars, la déclaration de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) le 24 avril — ont enfin confirmé de façon décisive la soumission de l’organisation à la politique américaine par l’acceptation du transfert officiel de la responsabilité de la sécurité collective de l’ONU à l’OTAN, et pratiquement au seul gouvernement américain. La déclaration du 24 avril 1999 dit que « l’OTAN du XXIe siècle doit […] se tenir prête, au cas par cas et par consensus, à contribuer à la prévention efficace des conflits et s’engager activement dans la gestion des crises, y compris les opérations de réponse aux crises […] ». L’Alliance doit se préoccuper « des crises et conflits affectant la sécurité de la région euro — atlantique ». « La sécurité dans la région des Balkans est essentielle pour assurer une stabilité durable dans l’ensemble de la zone […] ». Même si le texte du « nouveau concept stratégique » peut être considéré comme définissant le rôle d’une organisation régionale au sein de son espace géographique, la notion de crise « affectant la sécurité de la zone » inclut évidemment n’importe quelle région du monde, et confère donc à l’OTAN une vocation mondiale. Les choses sont donc claires : l’ONU est désormais dépossédée de la responsabilité de la sécurité collective que la Charte, dans son chapitre VII, lui avait conférée, et sera dorénavant cantonnée dans des tâches de tutelle de pays dévastés par les conflits que l’on n’aura pu éviter. Tel est le cas aujourd’hui des deux plus grosses opérations qui lui ont été récemment confiées : celles du Kosovo et celle du Timor Oriental

La confusion européenne

Les Européens rechignent sans doute quelque peu à obéir aux injonctions américaines. Depuis peu de temps, plusieurs hommes politiques et experts européens des relations internationales ont même évoqué la possibilité d’une réforme de l’ONU, afin de lui conférer plus de pouvoirs, ce qui est très éloigné des positions américaines à ce sujet . Dans des articles récents, l’historien et journaliste André Fontaine suggérait de doter le Conseil de sécurité d’une force militaire, et le président de l’Assemblée nationale, Laurent Fabius, écrivait que le Conseil de sécurité « devrait acquérir le pouvoir d’un véritable exécutif » , suivant ainsi Jacques Delors qui avait adhéré, il y a quelques années, à l’idée d’instaurer un « Conseil de sécurité économique ». Aucune initiative n’a toutefois jusqu’ici été prise par aucun gouvernement européen pour proposer de commencer à réfléchir sérieusement à une réforme de l’ONU, ce qui reviendrait à remettre en question la conception actuelle du système de sécurité mondial.

En fait, en Europe, c’est la confusion qui continue de régner au sujet de l’ONU. L’opinion publique ressent un profond malaise. Les échecs dramatiques de la plupart des opérations effectuées sous l’égide des Nations unies se sont accumulé ces dernières années avec une régularité qui commence à lasser les plus « réalistes ». Les interventions débouchent sur des massacres, des génocides, des déplacements massifs de population, des exactions de tout ordre, et de toute manière laissent derrière elles des situations pires que celles que l’on a voulu corriger : Somalie, Angola, Yougoslavie et Bosnie, Rwanda, Kosovo, Timor, Sierra Leone… Les conflits ou les situations de violation manifeste des droits de l’homme pour lesquelles on n’intervient pas (30 conflits internes plus les occupations oppressives, de la Tchétchénie au Tibet, en passant par les Kurdes en Turquie, le Soudan, l’Afghanistan ou l’Algérie) ne laissent pas bonne conscience. Cela commence à bien faire. Sans doute, au prix de catastrophes que l’on tolère ou que l’on provoque ailleurs que dans les pays industrialisés, la sécurité de l’Occident peut sembler protégée contre les risques qui pourraient venir des pays pauvres. Mais des doutes, qui ne sont pas seulement d’ordre moral, s’élèvent sur le prix ainsi payé.

Il existe un mélange d’idées, souvent contradictoires, concernant à la fois les Nations unies et les principes dont s’inspirent les politiques de sécurité. La première idée la plus généralement acceptée au sujet de l’ONU est qu’elle est la seule organisation universelle en charge des problèmes de sécurité et de recherche de la paix, et qu’il n’existe aucune chance de la remplacer par une autre, les grandes révisions des institutions mondiales ne pouvant se produire que dans le climat d’émotion universelle qui suit une guerre mondiale ; que, dans ces conditions, il vaut mieux essayer d’améliorer et d’utiliser ce dont on dispose, plutôt que de rêver à l’établissement de quelque chose d’entièrement nouveau, ce qui serait parfaitement utopique ! L’organisation actuelle, bien qu’imparfaite, peut d’ailleurs rendre des services, notamment en entretenant un forum mondial sur les grands problèmes de la planète, et en aidant à plaider pour le respect des droits de l’homme. Enfin, les grands principes énoncés dans sa Charte sont toujours valables, et il est essentiel de les conserver.

Cette idée se combine avec celle qu’il reste toujours possible de réformer l’organisation de l’intérieur. Une tentative de réforme du Conseil de sécurité de l’ONU se poursuit ainsi depuis près de cinq ans à l’Assemblée générale. Des diplomates chevronnés sont à la recherche d’un accroissement équilibré du nombre des États membres de cet organisme, afin de le rendre plus efficace, en renforçant sa représentativité et sa légitimité. Ceci implique qu’ils croient, au nom des gouvernements qu’ils représentent, que l’on a identifié le défaut majeur de l’institution, qui en compromet le fonctionnement normal, et qu’il est possible de résoudre correctement le problème d’une représentation équilibrée des États dans une instance de cet ordre.

Par ailleurs, on croit encore, en Europe, qu’un système de sécurité collective tel qu’il est défini dans la Charte est une méthode raisonnable pour tenter d’assurer la paix dans le monde. L’idée que les grandes puissances démocratiques et amies de la paix, soutenues par la majorité des autres États membres, peuvent et doivent mettre leur force au service du droit par la menace d’une action collective contre tout agresseur éventuel n’a jamais été remise sérieusement en question. Les grands pays démocratiques, respectueux des droits de l’homme, sont vertueux, et leur vertu confère la légitimité aux actions qu’ils entreprennent contre les dictateurs et agresseurs éventuels. Il est donc fondamental qu’ils maintiennent des forces militaires importantes et modernes, et qu’ils les conditionnent en « forces d’intervention » à distance de façon à pouvoir intervenir partout dans le monde. L’Europe, en retard sur ce point par rapport aux Américains, se prépare d’ailleurs à agir activement dans ce sens. Il n’existerait pas d’autre recette pour tenter de faire régner la paix au niveau mondial.

Le système ne fonctionnerait mal que parce que l’on n’a jamais mis en application les dispositions des articles 43 à 48 de la Charte qui prévoyaient la mise à la disposition du Conseil de sécurité d’une force militaire sous commandement unifié. On n’hésite donc pas à imaginer que FONU pourrait assurer le « maintien de la paix » de façon plus efficace si elle était dotée d’une « force d’intervention » qui lui soit propre. De nombreux secrétaires généraux ont ainsi rêvé de devenir les généraux en chef d’une armée onusienne. Boutros Boutros-Ghali, dans son Agenda pour la paix, parlait de « l’imposition de la paix » comme d’une hypothèse sérieuse, et l’actuel secrétaire général a encore suggéré récemment la même idée. Les articles récents d’André Fontaine et de Laurent Fabius reprennent cette proposition.

D’une manière plus générale, le sort de l’ONU ne passionne guère l’opinion publique européenne qui reste sceptique sur les chances de résoudre les nombreux conflits qui dévastent des pays pauvres, et qui continuent à croire qu’il y aura toujours des guerres et qu’il faut continuer à se protéger contre les agressions imprévisibles en entretenant des armées puissantes et sophistiquées. L’existence de l’hégémonie américaine ne paraît certes pas une solution idéale, mais peu d’esprits pensent qu’il serait possible de faire mieux si l’on pouvait s’en débarrasser. Ce climat d’indifférence et de fatalisme semble donc enlever toute gravité à la confusion existante au sujet de l’ONU elle-même.

La dénonciation des idées fausses

Dans ces conditions, il est clair que les gouvernements des pays européens ne sont guère tentés de prendre quelque initiative en ce domaine. Mais, au moment où l’Europe est en train de définir sa politique de défense et de sécurité commune, il n’est peut-être pas inutile de noter qu’une telle définition ne peut se faire que dans le cadre de la conception d’ensemble d’un système de sécurité mondial. Il semble tout d’abord difficile d’imaginer que l’on puisse ignorer les transformations fondamentales qui se sont produites depuis un demi-siècle dans la problématique de la sécurité à l’échelle planétaire. Tout semble en effet se passer comme si continuait de régner, sous le nom de réalisme, une philosophie extraordinairement simpliste fondée sur la « sagesse des nations » et se traduisant par les adages — « il y aura toujours des guerres » et « si tu veux la paix prépare la guerre » — ; comme si l’on ignorait la mutation historique qui s’est produite en Europe par la création de la Communauté, puis de l’Union européenne qui a transformé en une zone de paix un continent qui avait été depuis mille ans un terrain d’affrontements guerriers permanents entre tous les États qui le composaient et qui avait déclenché les deux guerres mondiales ; comme si l’on ignorait aussi que des progrès fondamentaux avaient été faits à travers les efforts de maîtrise des armements, les mesures de confiance et de sécurité de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE), les efforts de réduction des armements pour créer des conditions entièrement nouvelles dans les relations entre pays industrialisés, y compris la Russie, comme si enfin la notion même de « conquête territoriale » qui était à l’origine de la plupart des guerres du passé n’était pas simplement devenue aujourd’hui ridicule. Le Livre blanc français de 1994 dit bien que « pour la première fois de son histoire, la France n’a plus de menaces auprès de ses frontières ». Mais ceci est également vrai pour tous les pays industrialisés.

Il n’est pas vrai que l’on ait besoin aujourd’hui de forces militaires aussi puissantes, nombreuses et sophistiquées que celles qu’entretiennent les Américains, et qu’ils encouragent leurs alliés de l’OTAN à entretenir. L’avenir n’appartient pas à une course aux armements qualitative et quantitative telle que l’exigeait la situation d’équilibre des puissances qui régnait au XIXe siècle et jusqu’en 1985. Ce n’est pas parce que les États-Unis ne croient qu’à la force que les Européens sont contraints de les imiter. L’avenir appartient davantage à la réduction des armements dont le cours, démarré après la fin de la guerre froide, est aujourd’hui indûment interrompu.

Il n’est pas vrai non plus que l’on applique des méthodes correctes pour résoudre le problème de l’existence et du développement des conflits internes dans les pays pauvres. On fait de l’humanitaire et du soutien aux pays dévastés par les conflits quand ils sont terminés, alors que l’on connaît les causes de ces conflits (pauvreté, inégalités extrêmes, corruption et inexistence de structures étatiques), mais que l’on ne veut pas apporter de l’aide effective avant leur déclenchement, et que l’on préfère laisser ces pays être d’abord dévastés. La croyance que l’ordre mondial peut et doit être maintenu par la force fait partie d’une approche traditionnelle — et en fait archaïque — des problèmes de sécurité. Il est temps de remettre en question la philosophie qui a présidé à la définition de la « sécurité collective » depuis l’institution de la Société des Nations en 1919, et qui a été reprise sans modification sérieuse dans la Charte de l’ONU, avant d’être aujourd’hui transférée à l’OTAN. Ce système, fondé sur l’idée que les grandes puissances démocratiques et amies de la paix, soutenues par la majorité des autres États membres, peuvent assurer la paix dans le monde par la menace d’une action collective contre tout agresseur éventuel, n’a jamais fonctionné. Il n’a pas empêché les innombrables guerres qui sont survenues depuis 1945, et ses principes ont été violés par les gardiens du temple eux-mêmes, soit les membres permanents du Conseil de sécurité (États-Unis en Amérique latine et au Vietnam, France en Indochine et en Algérie, URSS en Hongrie, en Tchécoslovaquie et en Afghanistan…). Non appliqué pour les conflits entre États, il est évidemment inapplicable aux conflits internes, pour la très grande majorité desquels il est impossible d’identifier l’agresseur. Que les esprits les plus réalistes semblent encore croire à cette idée archaïque dont l’histoire a démontré la fausseté, et puissent proposer de l’appliquer dans des cas de figure où elle n’a aucune chance de réussir, montre la gravité du degré de confusion régnant en ces matières. L’idée subsidiaire qu’en donnant à l’ONU une force propre, on accroîtrait l’efficacité d’interventions dont le principe même est contestable et l’inutilité démontrée devrait dans ces conditions être considérée sans fondement.

Les autres illusions concernant l’ONU elle-même doivent aussi être dénoncées : il n’est pas vrai qu’il soit impossible de proposer aujourd’hui l’établissement d’autres institutions mondiales plus efficaces, soit pour la compléter, soit pour la remplacer. L’ONU n’apporte pas la seule réponse possible au problème de l’établissement de la paix mondiale. C’est plutôt le contraire qui est vrai, une institution dont le système de représentation accorde la même voix aux grandes puissances et aux micro-États ne pouvant pas servir utilement à des discussions et à des négociations tendant à établir un consensus entre les peuples et leurs gouvernements. L’ONU est tout au plus une scène de théâtre pour des propagandes opposées, non un lieu où il est possible de faire un travail en profondeur pour construire un consensus entre les principaux acteurs de la scène mondiale. Il serait beaucoup plus utile de tenter de reprendre et de transposer au niveau mondial les méthodes qui ont permis de créer un nouveau consensus en Europe, puis au niveau intercontinental par la CSCE et la réduction des armements. Quant à l’idée qu’il devrait être possible de réformer l’ONU de l’intérieur, l’échec devenu évident de la tentative de réforme du Conseil de sécurité, dû à l’impossibilité de trouver un système acceptable de représentation des États (pourquoi l’Allemagne et pas l’Italie ou l’Espagne ? pourquoi le Brésil et pas l’Argentine et le Mexique ? etc.) devrait enfin permettre de détruire définitivement l’illusion qu’il sera possible un jour de réformer la Charte. Chacun devrait savoir que, toute révision exigeant une majorité des deux tiers, y inclut les cinq membres permanents du Conseil, il n’existe aucune chance de pouvoir changer une virgule au texte existant.

Les questions qu’il est nécessaire d’examiner

II existe donc un très sérieux besoin de réviser l’ensemble de la problématique existante au sujet du système de sécurité mondial. Il ne serait pas inutile que les Européens réussissent à se débarrasser du complexe d’infériorité sur ces sujets, qui les conduit à accepter sans discussion les idées répandues par l’establishment militaire américain. L’opinion publique en Europe éprouve le besoin d’une clarification. Il n’y a aucune raison de croire qu’une initiative sérieuse de quelques gouvernements européens en ce domaine ne pourrait pas réussir à trouver des réponses à quelques questions qui sont d’une très grande actualité.

Ces questions concernent en premier lieu la nature exacte des menaces auxquelles les appareils militaires et les alliances doivent faire face. Puisqu’il n’y a plus de menaces sur les frontières, et que c’est le développement des guerres civiles et des violations massives des droits de l’homme qui fait problème, doit-on toujours considérer comme indiscutable la notion d’« imprévisibilité ». La plupart des crises auxquelles il a fallu tenter d’apporter des solutions avaient été prévues par les experts compétents. Les gouvernements des grandes puissances étaient parfaitement au courant, plusieurs années à l’avance, des risques qui existaient dans la fédération yougoslave, au Rwanda, ou au Kosovo. Rien de sérieux n’a été fait pour prévenir en temps utile l’éclatement de la Yougoslavie, le génocide rwandais ou l’exode des Kosovars. On sait très bien aujourd’hui où se situent les risques de prochaines crises, au Moyen-Orient, au Caucase, dans les Balkans ou en Asie centrale, en Inde et au Pakistan. Nul n’ignore non plus qu’il est nécessaire de stabiliser et d’améliorer les relations de l’Occident et de la Russie, même si l’on fait à cet égard (notamment à travers la politique d’extension de l’OTAN) une politique exactement contraire à la collaboration qu’il faudrait rechercher. Or, s’il n’y a plus d’imprévisibilité, ne faudrait-il pas alors instituer des politiques systématiques de prévention des crises au lieu d’attendre qu’elles éclatent pour songer à intervenir par des moyens militaires inadéquats ?

Le problème de la conception et de la possibilité de la prévention se pose donc de façon impérative. N’est-il pas temps de réviser intégralement l’idée que l’on se fait de ce problème ? Les tentatives de médiation ou de bons offices confiés tardivement à des diplomates supposés charismatiques, suivis, après échec, par des menaces de bombardements, ne doivent-elles pas être remplacées par l’établissement de diagnostics en temps utile de situations préconflictuelles, la définition des mesures économiques, politiques et sociales qui pourraient transformer ces situations ? Et notamment l’organisation et le financement de plans de prévention du type « plan Marshall » ou « fonds structurels » sur le modèle européen. Des exemples d’opérations de véritable prévention, soit de transformation de situations pré conflictuelles en situation de coopération, n’ont-ils pas été donnés par Jean Monnet en Europe au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, par Frederik De Klerk en Afrique du Sud, par Mikhaïl Gorbatchev dans le cadre de la CSCE à partir de 1986 ?

Ne faut-il pas parallèlement — et afin justement de pouvoir dégager les ressources nécessaires à la prévention — réduire les dépenses militaires dans la plupart des grands pays ? Et concevoir de façon entièrement nouvelle les appareils militaires qu’il convient de conserver ? La guerre actuelle ne montre-t-elle pas que des pans entiers des armements existants sont parfaitement inutilisables pour résoudre les crises ? A-t-on menacé Slobodan Milosevic avec les armes nucléaires ? À quoi sert le bombardier furtif B2 — qui coûte 2, 3 milliards de dollars l’unité — dont on a fait partir un exemplaire de sa base du Missouri à plus de 7 000 km pour venir lâcher quelques bombes sur Belgrade, puis retourner non-stop sur sa base ? À quoi ont servi les satellites d’observation contre les chars enterrés de l’armée serbe ? Avec le prix d’un seul B2, n’aurait-on pu financer un « plan Marshall » pour l’ensemble des Balkans afin de stabiliser la région ? Ne faut-il donc pas remettre résolument en chantier les négociations sur les réductions d’armements partout dans le monde ? Et mettre un terme au commerce des armes qui permet d’entretenir et de rendre plus meurtriers les conflits en cours ?

En d’autres termes, n’est-il pas temps de remettre complètement en chantier la conception fondamentale de la sécurité qui repose aujourd’hui sur les notions d’imprévisibilité et d’usage de la force pour réprimer les agressions ? N’est-il pas temps d’entreprendre une grande réflexion sur l’ensemble de ces problèmes, au nombre desquels le plus important est sans doute celui de la construction progressive d’un consensus des peuples et des gouvernements sur le respect des droits de l’homme, le développement économique et social, la construction de la paix ? Ce n’est certainement pas dans le cadre de l’ONU qu’une telle réflexion pourrait être utilement engagée, mais l’Europe n’est-elle pas capable de provoquer une conférence entre les grandes puissances et les grands pays du Tiers-Monde où il serait possible de commencer à travailler sérieusement ?

La définition d’un système de sécurité

II serait naïf de penser que de tels problèmes puissent être résolus rapidement. Ce serait déjà un progrès considérable si l’on acceptait de les poser au niveau des principaux responsables des politiques étrangères des grandes puissances. C’est qu’il s’agit en effet de questions dont l’ampleur effraie les meilleurs esprits : il ne s’agit de rien moins que d’une mutation culturelle qui ferait passer l’humanité de l’ère « clausewitzienne » à une ère dans laquelle le recours à la guerre ne serait plus considéré comme l’un des moyens possibles de la politique. Il s’agit bien en effet de définir un nouveau « système de sécurité ». Si l’on entend par là « les ensembles d’institutions, de techniques et de méthodes par lesquelles les peuples et les individus assurent leur sécurité contre les risques d’agression — ou autres dangers — qui les menacent », l’histoire de l’Europe et du monde depuis la fin de l’Empire romain montre que se sont succédé quatre systèmes différents : le système féodal où la sécurité était assurée dans des unités territoriales très petites par des seigneurs indépendants, reliés dans des hiérarchies peu efficaces ; le système des armées royales et nationales, complété par des alliances variables suivant les besoins, qui naît au cours des XIVe et XVe siècles, et dure cinq à six siècles jusqu’à l’apparition de l’arme nucléaire et la division du monde en deux camps ; le système qui a régné de 1945 à 1985, système dual avec alliances fixes et intégrées ; enfin, le système existant, qui est à la recherche de lui-même et fait l’objet d’une compétition entre la conception hégémonique américaine, qui propose comme instrument fondamental l’intégration des armées nationales de tous ses membres en une seule armée devenant une « gendarmerie mondiale », et une conception plus démocratique et plus coopérative, mais qui, ne pouvant être assimilable à un système onusien clairement périmé, est encore loin d’être définie.

Conception hégémonique et conception démocratique

Cette mise en perspective historique permet de comprendre qu’il existe une relation directe entre un système de sécurité et la nature de la configuration des unités politiques territoriales concernées. C’est l’agrandissement progressif de ces unités, ou de ces groupements d’unités, qui accompagne l’évolution de ces systèmes. Il s’agit aujourd’hui de remplacer un système fait pour un monde dual par un système planétaire. La tendance à l’hégémonie est en quelque sorte normale. Mais elle se produit dans un monde qui n’est pas prêt à l’accepter, aussi bien parce que les États-Unis ont des concurrents de même niveau de développement, soit l’Europe, le Japon et, à un degré moindre, la Russie, qu’en raison de l’existence d’inégalités très profondes entre les pays sous-développés et les pays riches. Le phénomène de mondialisation économique joue dans la direction d’une fédération politique planétaire, alors que la planète est encore divisée entre deux centaines d’États indépendants, et des situations culturelles, économiques et sociales très diversifiées. Il est donc inévitable qu’il existe des visions très différentes des conditions qui permettront de réaliser progressive une meilleure intégration de la société mondiale.

Les deux principales conceptions qui s’opposent aujourd’hui manquent également de réalisme. Il existe bien une opposition idéologique entre la conception hégémonique d’un monde riche imposant sa culture et ses valeurs au reste de la planète, afin de conserver ses privilèges, et une conception démocratique et égalitaire respectueuse de la souveraineté de chaque État et tendant à une redistribution plus équitable des richesses entre tous les peuples. Mais les méthodes qui sont proposées pour assurer la sécurité par les partisans de ces deux approches sont aussi inadéquates les unes que les autres. On ne résoudra les crises et on ne fera respecter universellement les droits de l’homme ni par le seul usage de la force et de la répression, ni par la magie de décisions démocratiques prises par un Conseil de sécurité supposé capable de trouver facilement un consensus. En l’état actuel du débat, ce n’est ni en transférant à l’OTAN une responsabilité mondiale, ni en décidant de respecter désormais les principes et les méthodes définis par la Charte des Nations unies que pourront être adressés correctement les vrais problèmes. Dans une société en cours de mondialisation sur le plan économique et social, mais restée divisée entre de nombreuses souverainetés nationales, il n’est possible d’imposer des valeurs et de faire respecter un ordre ni par la force seule, ni par des processus démocratiques acceptés par tous.

Les « petits pas »

Ce qui est en revanche certain c’est qu’il devient de plus en plus insupportable de continuer de tenter de résoudre les problèmes de sécurité du monde moderne sur la base d’idées qui avaient quelque raison d’exister au XIXe siècle, mais qui sont aujourd’hui totalement périmées. L’opinion publique a réellement besoin qu’une clarification soit enfin entreprise, qu’une procédure crédible soit définie pour commencer à examiner sérieusement les questions posées. La décision d’établir une Cour pénale internationale, fort bien accueillie par l’opinion, montre le chemin dans lequel il serait temps de s’engager. D’autres « petits pas » dans la bonne direction sont parfaitement concevables, au nombre desquels on pourrait envisager notamment : la reprise des négociations sur la réduction des armements, le développement à des échelles régionales de mesures de confiance et de sécurité sur le modèle de celles de la CSCE, l’admission dans un groupe de discussion et de négociations, tel que le G7/8, de la Chine, de l’Inde et de quelques autres grands pays du Tiers-Monde, et la discussion en son sein de ce que pourraient être des politiques sérieuses de prévention des conflits. Des propositions de ce genre ne viendront certainement pas de Washington, quel que soit le résultat des prochaines élections présidentielles. Mais il est temps que l’Europe prenne enfin conscience qu’elle est aussi une puissance qui a des responsabilités au niveau mondial.

Maurice Bertrand