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Il s’agit ici de notes hétérodoxes reflétant quelques réflexions intimes qu’il ne m’a pas semblé inutile d’offrir à la critique et éventuellement à la discussion. Leur seul ordre de présentation est chronologique. Il y a bien sur une logique interne : au lecteur de la découvrir.Quote


Définition du socialisme

Dieux Ethiopiens

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e mot « socialisme » n’a plus de sens aujourd’hui. Il est utilisé par les partis sociaux-démocrates pour désigner leur idéologie libérale et vaguement sociale, qui ne diffère pratiquement pas de celle des partis conservateurs. Peu d’esprits identifient encore le socialisme avec la propriété par l’État des moyens de production, qui existait sous les régimes communistes. La faillite des expériences de « socialisme réel » a condamné dans la plupart des esprits ce genre de régime. Un autre sens possible du mot pourrait être trouvé si on le concevait comme un système entièrement renouvelé de répartition de la richesse. Mais il faudrait pour cela avoir repensé complètement le rôle de la fiscalité et les méthodes de rémunération du travail, et rien n’existe aujourd’hui sur ce plan.
On se trouve donc devant le vide. Le dictionnaire Robert, fort embarrassé, propose deux définitions : « 1. Doctrine d’organisation sociale qui entend faire prévaloir l’intérêt, le bien général sur les intérêts particuliers, au moyen d’une organisation concertée. 2 Organisation sociale qui tend aux mêmes buts, dans un souci de progrès social. »

Il ne fait donc que confirmer le vide de la pensée. L’utilisation du substantif « organisation » et de l’adjectif « concertée » n’éclaire guère le lecteur. Peut-on continuer de vivre avec un mot qui n’a plus des sens ? et surtout quand on se présente comme critique du libéralisme absolu ?
Première constatation : il s’agit bien d’économie, donc de production et de distribution ; et il s’agit bien de contrôle par la communauté politique ou par les particuliers des moyens de production et des méthodes de distribution. Il faudrait donc choisir entre les vertus de la main invisible vantées par le libéralisme, et le contrôle – démocratique si possible- d’une main visible. C’est en ce sens que l’on peut parler « d’organisation » de la société.

Définir le socialisme, c’est donc indiquer clairement les critères de choix d’un certain type d’organisation, c’est-à-dire ses fins et ses moyens. En d’autres termes décrire le type de société souhaitable et possible et les méthodes pour le mettre en œuvre. Sur le type de société, il ne saurait y avoir de doute. La pensée socialiste, depuis l’origine, a souhaité une société sans classes et sans guerre. Se référer à l’Internationale. La réalisation de la devise « Liberté, égalité, fraternité » à l’échelle planétaire. Rien n’a vieilli dans cet idéal. Même si d’aucuns le trouvent utopique. Il n’y a en fait aucune raison valable d’y renoncer.

En revanche, c’est sur les moyens qu’il y a eu évolution et qu’il est nécessaire de moderniser le concept. Nul ne peut oublier les expériences de socialisme réel et la recette « propriété des moyens de production par l’État » ne peut plus être acceptée sans état d’âme. Il faut tenir compte des leçons de l’histoire. La liberté d’entreprendre et la concurrence ont démontré leur capacité de développer et de moderniser l’appareil de production mieux que les systèmes planifiés. En revanche, il est loin d’être certain qu’il faille pour autant laisser au secteur privé le droit de s’occuper de tout. La récente crise financière a démontré à la fois l’incompétence et la malhonnêteté de la plupart des responsables de la distribution du crédit.


Grille de lecture

Hypnose

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e combat politique pour une société meilleure semble aujourd’hui devenu extrêmement difficile et même perdu d’avance. La société actuelle est inégalitaire, injuste, corrompue, dominée par l’argent, sans idéal, sans sens de la vie collective, gaspilleuse des ressources de l’esprit, militariste et guerrière etc. Les progrès faits en Occident renforcent le sentiment de supériorité, l’égoïsme, le mépris, le maintien de jeux idiots. Les capacités de manipulation sont énormes et sont bien utilisées par les exploiteurs des peuples. Elles utilisent de vieilles recettes qui réussissent toujours. Les méthodes de lutte pour une amélioration sont infantiles et périmées. Ce n’est pas par la lutte pour le pouvoir que le grand combat sera gagné. Pourtant nous commençons à disposer des moyens intellectuels et sentimentaux qui permettraient de renverser cette situation. Des faits nouveaux :– réduction du différentiel d’instruction, dépassement des Etats nations, philosophie des droits de l’homme, laïcité, champs d’ambition nouveaux, institutions nouvelles, compréhension des sentiments collectifs, besoin de sens etc. offrent la possibilité de méthodes nouvelles de lutte pour un autre type de société L’adoption d’une autre « grille de lecture » est la clef du succès.. Ce sont les structures mentales qu’il faut transformer. Et il est possible d’y réussir par une meilleure compréhension des mécanismes de l’exploitation.


La « classe inférieure structurelle »

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a nécessité de l’existence d’une « classe inférieure structurelle » a toujours été admise par les membres des classes supérieures et des classes moyennes. Vrai d’Aristote à Adam Smith et de Karl Marx à Weber. On s’est préoccupé d’améliorer le sort du « prolétariat » non de le supprimer. Il a toujours fallu travailler pour vivre, et aussi vivre pour travailler. La division du travail a été la recette universelle de productivité et de progrès depuis Adam Smith et au-delà. Le but du progrès a toujours été considéré comme l’enrichissement, non comme celui de l’esprit et de la dignité.

Sans doute y-a-t-il eu une prise de conscience partielle du problème : critiques du travail en miettes, du travail à la chaîne, « les temps modernes » de Charlie Chaplin, les efforts d’humanisation – musique douce-, d’intéressement, de participation, mais rien de sérieux ni d’efficace. Sans doute aussi notion de mission collective d’une profession déterminée (enseignants, magistrats, producteurs de biens utiles). Mais on a toujours besoin de domestiques, de balayeurs des rues, de travail à la chaîne, d’exécutants de tous ordres, (avec des salaires aussi bas que possible) . L’excuse majeure est l’emploi. Mieux vaudrait des jobs de ce genre que le chômage. Bien heureux celui qui peut « gagner sa vie. » Le reste est rêverie.

En fait, il s’agit d’une énorme hypocrisie. Appliquer le même mot à tous les types d’occupations productives est une escroquerie majeure. La confusion qu’entraîne cette imprécision entre les emplois intéressants, créatifs, bien rémunérés, chargés de sens et le emplois pénibles, répétitifs, sans intérêt, abrutissants, ennuyeux et payés au niveau le plus bas possible est indigne d’une société qui se prétend rationnelle. Tout ceci a été décrit et dénoncé par les réflexions de Simone Weil, par toute l’œuvre de Galbraith, par les descriptions de nombreux sociologues du travail, mais est resté sans solution.


9 septembre 2011

Dieux Ethiopiens

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’idée qu’il n’y a qu’un seul Dieu est généralement considérée comme représentant un progrès par rapport aux conceptions des religions polythéistes. Les trois principales religions monothéistes, juive, chrétienne et musulmane, se sentent supérieures aux autres en cela. Et même ceux qui se disent athées sont d’accord sur le fait que croire en un seul Dieu est plus civilisé que de croire en plusieurs.

La croyance en la Trinité dans le christianisme contredit sérieusement cette approche. On trouve dans les églises éthiopiennes orthodoxes des représentations de Dieu sous la forme de trois vieillards abondamment barbus assis côte à côte. La barbe sert sans doute à montrer que ces trois personnes possèdent le même degré de sagesse. Par delà cette naïveté, l’idée d’un seul Dieu en trois personnes reste cependant troublante.

Ceux qui constatent et admettent qu’ils sont des « créatures », qu’ils ne se sont pas fabriqués eux-mêmes, et que le fait qu’ils disposent d’un corps et d’un esprit reste inexpliqué, trouvent sans doute dans la notion de Dieu unique, tout puissant et tout bon une réponse toute prête et très simple qui peut aisément satisfaire beaucoup d’esprits.

Comme nous ne savons strictement rien sur « l’au-delà », s’il existe, ni sur la vie, ni sur la mort, je ne vois pas pourquoi l’hypothèse du Dieu unique est considérée comme un progrès. Il y a peut-être aussi des batailles entre des dieux. Nous avons bien le droit d’y rêver, puisque nous ne pouvons rien faire d’autre.


10 septembre 2011

Cage

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out esprit voit d’abord le monde à travers la culture qui lui est inculquée par sa famille, son école, sa religion, sa nation. Les croyances, les comportements, les institutions dans lesquelles il baigne lui paraissent « naturelles ». Les concepts qui lui sont transmis par sa langue lui paraissent aussi « naturels ».

C’est pourquoi les dialogues entre cultures sont si difficiles. Nul ne remet facilement en question ce qui lui semble évident, et qui au surplus justifie son sentiment de supériorité (naturel lui aussi) sur les autres hommes.

La culture occidentale a, sans doute, montré sa capacité à se remettre en question. Renaissance, Réforme. Révolutions, — politique, scientifique, technique — ne sont pas de vains mots. Mais le sentiment qui domine d’avoir ainsi tout résolu, d’être arrivé à « la fin de l’histoire » est simplement ridicule.

Il y a encore dans cette culture, qui se prétend supérieure à toutes les autres, des monstruosités. La principale est la croyance en le caractère inévitable et « naturel » de la guerre et dans la nécessité des armées. La seconde, dans l’ordre de l’horreur, est l’idée que la division de la société en « classes » est une normalité.

Le phénomène « guerre » relève aujourd’hui de la pathologie sociale. L’acceptation de l’idée de « classe » est en contradiction absolue avec la reconnaissance des droits de l’homme. Les conditions ne sont pas aujourd’hui réunies pour que ceci soit reconnu, et que les leçons en soient tirées. Mais il reste possible de travailler dans ce sens.


11 septembre 2011

Le temps qui passe

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omme j’atteins ma 90e année et que je ne cache pas mon âge, on me pose quelquefois deux questions. La première est : qu’est-ce qui vous paraît le plus important au terme de cette longue vie ? La deuxième est : qu’est-ce qui vous a le plus frappé au cours de votre vie ?

Ce sont des questions différentes. La réponse à la première est pour moi très simple. Ce que je crois le plus important c’est l’amitié, l’amour, l’attention que chacun apporte aux autres. Pascal appelait cela charité en accordant au mot une autre dimension que celle que lui donne aujourd’hui le langage courant. Je reviendrai sur ce point.

La deuxième, sur ce qui m’a le plus frappé, est beaucoup plus difficile. Il s’est passé beaucoup de choses entre 1922 et 2011. J’aimerais pouvoir répondre avec la brièveté et la tranquillité d’esprit avec lesquelles le curé en retraite de mon village avait répondu à cette même question que je lui posais, alors que j’avais près de 50 ans de moins que lui. Il m’avait dit, sans hésiter : « C’est la perte de l’autorité ». Puis il avait expliqué que cette « perte » avait eu de bons côtés, et même que ceux qui, comme les communistes par exemple, avaient contribué à ce changement n’étaient pas étrangers à un certain progrès moral. Il n’était pas un esprit ordinaire.

En ce qui me concerne, il est évident que les progrès techniques qui ont accru incroyablement la domination de la nature au cours de ces neuf décennies m’ont surpris, comme tout le monde. Mais, en dépit des aberrations politiques, des génocides, des guerres aussi inutiles qu’atroces, je prétends que ce qui retient le plus mon attention c’est la subsistance de la possibilité du progrès moral. Cela exige quelques explications que je m’efforcerai d’apporter.


La charité, l’amitié, l’amour

Blaise PascalCliquez sur l’image pour l’agrandir
S

ur la prééminence absolue de ce que Pascal appelle « la charité », je crois qu’il faut se reporter au texte lui-même. Il écrit :

« Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes, ne valent pas le moindre des esprits ; car il connaît tout cela, et soi ; et les corps rien.

Tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble, et toutes leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité. Cela est d’un ordre infiniment plus élevé.

De tous les corps ensemble, on ne saurait en faire réussir une petite pensée : cela est impossible, et d’un autre ordre. De tous les corps et esprits, on n’en saurait tirer un mouvement de vraie charité. Cela est impossible, d’un autre ordre, surnaturel. » (Pensées § 829)

Cette formulation appelle quelques remarques, mais avant de les faire, je souhaiterais citer un autre grand esprit, le chercheur Henri Poincaré (le frère de l’autre), qui, dans « La valeur de la science » (1920.chez Flammarion) écrit :

« Tout ce qui n’est pas pensée est le pur néant, puisque nous ne pouvons penser que la pensée et que tous les mots dont nous disposons pour parler des choses ne peuvent exprimer que des pensées ; dire qu’il y a autre chose que la pensée, c’est donc une affirmation qui ne peut avoir de sens .»

Et cependant — étrange contradiction pour ceux qui croient au temps —, l’histoire géologique nous montre que la vie n’est qu’un court épisode entre deux éternités de mort, et que, dans cet épisode même, la pensée consciente n’a duré et ne durera qu’un moment. La pensée n’est qu’un éclair au milieu d’une longue nuit.

Mais c’est cet éclair qui est tout.

Ces deux textes sont romantiques, chacun à sa manière, dans la mesure où ils expriment une vision idéale du sens de la vie, le triomphe de l’esprit pour les deux, de l’amour pour Pascal. Mais ils posent surtout un problème de vocabulaire. Qu’est-ce que l’esprit, et qu’est-ce que la charité. Ils ne sont pas les seuls à parler de l’âme et du corps.


La profondeur de notre ignorance

La voie lactéeCliquez sur l’image pour l’agrandir
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ous adorons le confort intellectuel. Le sommet de la jouissance en ce domaine est la certitude de la détention de la vérité. Celui qui détient la vérité est naturellement supérieur à ceux qui sont dans l’erreur et toute certitude est agréable et rassurante. L’histoire est faite des guerres entre ces certitudes. L’apparition de l’esprit scientifique, du doute méthodique et du recours à la raison aurait dû convaincre les meilleurs esprits que nous ne savons rien, ou en tout cas très peu de choses. C’est le contraire qui s’est produit. Ceux qui croient aujourd’hui à la science croient détenir la vérité et agir en son nom, ce qui est simplement absurde. Et cette situation a des conséquences dramatiques.

Les théories deviennent des dogmes. Les quelques progrès faits dans la connaissance du système solaire, la découverte de l’existence de milliards de galaxies, la constatation de l’évolution des espèces animales, les explorations au sein de la matière, l’observation du fonctionnement des cellules, les révélations des fouilles archéologiques et tout ce que l’armée des chercheurs apporte de nouveau à ce que nous savons, devraient nous convaincre de l’immensité de ce que nous ne savons pas.

Nous ne savons ni qui nous sommes, ni ce que nous sommes venus faire sur cette planète, ni pourquoi ni comment un oeil voit, une oreille entend et un cœur bat. Nous n’avons aucune idée de ce que peuvent être les planètes qui tournent autour de la plupart des étoiles. L’univers, l’existence, l’esprit sont et restent des mystères absolus. L’esprit scientifique devrait conduire à la plus grande modestie.

Or c’est le contraire qui se produit. À l’imitation de nos ancêtres, nous continuons à nous croire supérieurs au reste du monde. Et ce « nous » s’applique aussi bien aux participants des cultures les plus primitives qu’à ceux de la culture occidentale actuelle sous ses diverses formes nationales. Nous avons tous besoin d’être fiers de nous—mêmes.

C’est pourquoi l’idée de « progrès » est très populaire en Occident. Et nous accomplissons le tour de force de la rendre compatible avec celle de perversité de la nature humaine. Il nous suffit de savoir que la génération à laquelle nous appartenons — c.-à-d. les « hommes du 21e siècle », — est supérieure à toutes celles qui l’ont précédée puisque les progrès de la science et des techniques nous dotent d’un savoir et d’une puissance jamais atteints jusqu’ici.


Sur l’histoire de l’humanité

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’histoire de l’humanité pourrait être résumée d’une manière simple : l’oppression du grand nombre par un petit nombre de privilégiés et d’accapareurs de la richesse commune a toujours existé. Les formes d’exploitation ont varié, ainsi que les noms des régimes politiques, mais le résultat est resté identique, en dépit de tous les changements. Il y a toujours beaucoup de pauvres et peu de riches, beaucoup qui obéissent et peu qui commandent. L’esclavage n’a fait que changer de nom. Quelques bons esprits se sont étonnés qu’il puisse en aller ainsi.

Étienne de la Boétie, dans son « Essai sur la servitude volontaire », s’étonnait en 1550 que les peuples obéissent aux rois et aux tyrans, qu’un seul homme puisse faire obéir des multitudes, et que cette obéissance, contraire à toute dignité et à toute logique, soit non seulement acceptée, mais voulue par ceux qui subissent l’oppression. Tolstoï, à la fin de « La Guerre et la Paix », essayait de répondre sans y réussir, à la question que la prodigieuse aventure de l’invasion de son pays par les armées du dictateur occidental et de leur recul lui semblait poser : « Quelle est la force qui meut les peuples ? »

Simone Weil, en 1934, dans ses « Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale », expliquait que cette « soumission du plus grand nombre au plus petit, ce fait fondamental de toute organisation sociale, n’avait pas fini d’étonner ceux qui réfléchissent un peu. » Mais les causes de cette constance n’ont guère été identifiées.

Tout se passe encore comme s’il était impossible de savoir comment se constituent les forces sociales, comme s’il s’agissait toujours de « forces obscures » qui conduiraient les peuples de catastrophes en catastrophe, sans qu’il soit possible d’agir pour les en empêcher. Toutes les réflexions sur le « sens de l’histoire » n’ont pas beaucoup contribué à éclairer le problème.

Mais depuis que les êtres humains ont commencé à réfléchir, quelques progrès ont tout de même été faits…


L’illusion du progrès

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’illusion du progrès est tenace. Elle est la condition de notre confort intellectuel. Le fait que le 20e siècle ait été celui des deux guerres mondiales, des régimes totalitaires, de la Shoah et du Goulag, de génocides divers, d’Hiroshima et de Nagasaki, de la terreur nucléaire, de l’indifférence des nantis à l’égard de la misère et de l’ignorance ne gêne en aucune manière notre croyance dans « le progrès de l’esprit humain ». Quand Condorcet écrivait son « Esquisse » sur ce thème, en 1795, l’idée du progrès pouvait encore paraître fondée grâce à la Révolution en cours. Quand Alexis de Tocqueville, rendant compte de son enquête aux États-Unis en 1834, disait que que « le développement graduel de l’égalité des conditions est un fait providentiel; il en a les principaux caractères: il est universel, il est durable, il échappe chaque jour à la puissance humaine; tous les évènements comme tous les hommes servent à son développement », il était encore possible de croire au caractère inévitable du progrès social. Quand Darwin écrivait en 1859 « L’origine des espèces » on pouvait croire qu’une force mystérieuse poussait l’homme en tête de toute l’évolution vers la domination de l’esprit. Aujourd’hui toutes ces visions du monde, mélangées ensemble dans une sorte d’épopée, sont ridicules.

C’est pourtant ainsi que l’on raconte l’histoire de l’humanité.

C’est pourquoi l’idée de « progrès » est très populaire en Occident. Et nous accomplissons le tour de force de la rendre compatible avec celle de perversité de la nature humaine. Il nous suffit de savoir que la génération à laquelle nous appartenons — c.-à-d. les « hommes du 21e siècle », — est supérieure à toutes celles qui l’ont précédée puisque les progrès de la science et des techniques nous dotent d’un savoir et d’une puissance jamais atteints jusqu’ici.