Quote

Il s’agit ici de notes hétérodoxes reflétant quelques réflexions intimes qu’il ne m’a pas semblé inutile d’offrir à la critique et éventuellement à la discussion. Leur seul ordre de présentation est chronologique. Il y a bien sur une logique interne : au lecteur de la découvrir.Quote


Vocabulaire

Vocabulaire

L

e vocabulaire utilisé pour traiter des phénomènes sociaux et politiques est aujourd’hui d’une grande imprécision. Nous avons beaucoup de mal à nous représenter la société ou les sociétés aussi bien au cours de l’histoire qu’aujourd’hui. Les comparaisons inconscientes que nous utilisons sont :

  • – celle d’un fleuve, pour tenir compte du changement dans le temps et d’une direction (idée de progrès continu depuis le paléolithique),
  • – celle d’un courant marin perdu dans un océan,
  • – celle d’un organisme vivant pour tenir compte des fonctions qui assurent la vie,
  • – celle d’un champ de forces qui s’affrontent (lutte des classes),
  • – celle d’une « main invisible » qui organise la production et la distribution des biens,
  • – ou encore tout cela à la fois, sans ordre ni clarté.

A cet égard, la situation la plus confuse concerne les notions de pouvoir, de forces, de structures, de croyances, d’idéologies, et de politique.

Je crois que la première erreur consiste dans l’utilisation du terme « société ». Il n’y a pour l’essentiel que « des sociétés » à des niveaux d’intégration différents. Ce que l’on appelle « la société internationale » n’a guère commencé à exister qu’avec les grandes découvertes au 15ème siècle de notre ère et demeure depuis cette époque en état d’anarchie.

La deuxième erreur consiste à mal distinguer entre les notions de « pouvoir » et de « force sociale ». Pouvoir signifie à la fois « organisation volontaire et oppression ». Force sociale signifie « somme de comportements collectifs dus à quelque croyance commune et exerçant un effet de transformation sur les structures des sociétés».

Les sociétés sont des rapports de forces, si l’on considère que le pouvoir est une force incarnée dans la transformation continue de ces rapports de forces. Et l’élément moteur de cette transformation est, le plus souvent, un individu ou un groupe d’individus. L’histoire de l’humanité est celle de la conquête du pouvoir par de petits groupes d’individus rapaces, mais plus malins que les peuples, et dans la modification des croyances sur le monde et des sentiments identitaires (qui définissent la place de chacun dans la vision globale).

De toute manière, cette transformation permanente, et l’idée que les êtres humains s’en font, est le caractère principal de ce que l’on appelle l’humanité. Les représentations, conscientes ou inconscientes, de ce phénomène jouent un rôle majeur dans la transformation elle-même. Ceci se traduit par des visions divergentes de l’avenir. Et l’influence sur ces visions du passé et de l’avenir est l’enjeu politique fondamental. C’est pourquoi, la recherche d’une plus grande précision dans la définition des concepts utilisés par les sociologues est devenue urgente.


Contacts entre cultures et sous-cultures

Multicultures

L

e problème des contacts et des confrontations entre cultures est très à la mode aujourd’hui. Le professeur américain Huntington a même acquis une certaine notoriété en prophétisant que le monde entrait dans l’ère du choc des cultures. Et, bien que sa thèse ait été très contestée, il faut reconnaître que les relations entre les pays de culture musulmane et ceux de culture occidentale ne sont pas très aisés aujourd’hui et posent des problèmes de sécurité extrêmement sérieux. Il suffit de penser à la durée indéfinie du conflit israëlo-palestinien, ou aux risques nucléaires de la politique des dirigeants iraniens, ou encore à l’avenir de gouvernements intégristes dans plusieurs pays arabes, pour se convaincre que le problème des contacts entre cultures est d’une brûlante actualité.

La remarque que je voudrais faire à ce sujet est que les contacts actuels sont gouvernés, non par des « cultures » au sens classique du mot, mais par ce que j’appellerai provisoirement des « sous-cultures ». J’entends par là les croyances partagées par les extrêmistes en général dans toutes les cultures, en d’autres termes les interprétations les plus primitives et les plus archaïques d’une culture. Ce qui fait problème aujourd’hui dans le conflit israëlo-palestinien ce ne sont pas les différences des cultures arabe et juive, ce sont les interprétations identitaires et simplistes du Hamas d’un côté, des colons juifs fanatiques de l’autre, interprétations fondées, dans les deux cas, sur un sentiment ridicule de supériorité du groupe concerné. Il en va de même des contacts entre les représentants officiels de la culture « occidentale » et les représentants de la culture islamiste en général. Les contacts importants ne s’établissent pas entre les porteurs les plus qualifiés de chacune de ces cultures, intellectuels, artistes, créateurs, chercheurs, historiens etc… mais entre la conception la plus mercantile du culte de l’argent et du pouvoir en Occident, et la conception la plus archaïque de la charria en territoire islamiste.

La question centrale devient dans ces conditions : comment se débarrasser des extrêmistes ?


Retour au vocabulaire

Vocabulaire

Q

u’est ce que « l’esprit » sinon la langue et par conséquent les mots qui la composent et la grammaire qui les unit ? La comparaison avec les théories émises par les physiciens sur la matière et sur les particules qui la composent me paraît ici de quelque utilité. Les mots, i.e. les « concepts » c’est à dire la manière de voir les choses ou de les imaginer peuvent se comparer aux atomes et aux molécules. Mais, en les considérant selon leur origine et leur contenu, il devrait être possible d’analyser les éléments plus petits qui les composent, éléments qui pourraient être comparables aux protons et aux électrons, photons et neutrinos, et aux interactions qui les relient. Les auteurs de dictionnaires ont fait à cet égard des efforts considérables de description, (notamment par leurs recherches étymologiques), mais à ma connaissance, il n’existe pas de théorie générale sur la nature propre et le fonctionnement des mots.

Il est pourtant évident par exemple que les mots ont une « charge » affective, ou identitaire, ou idéologique, qui s’ajoute à ce que l’on appelle leur « sens ». Si l’on considère par exemple des concepts comme « la France », « l’Angleterre », ou « l’Allemagne », on ne peut les dissocier de la charge sentimentale qu’ils véhiculent pour les citoyens de chacun de ces pays. Ces mots émettent une lumière et transmettent des émotions. Il faut ajouter que les mots agissent conjointement par « familles » qui fournissent une explication du monde.

Il faut, bien entendu distinguer les mots descriptifs de la nature concrète et les mots abstraits. Les termes concrets toutefois transmettent des « perceptions », c’est à dire des « visions » des choses et des notions aussi simples qu’ « arbre » ou « animal » peuvent avoir des significations variables suivant les cultures. Il y a en fait une relation générale entre tous les mots d’une langue et l’on pourrait sans doute, identifier les mots ou ensembles de mots « fédérateurs », nœud d’une « culture ».

Les concepts abstraits comme « la liberté », la « raison », « l’esprit », la « morale », tiennent une place exceptionnelle parce qu’ils sont consacrés à façonner la vision commune du monde, de l’homme et de la société. C’est pourquoi il est indispensable de les classer suivant leur « force cognitive » ou capacité fédérative d’autres mots en des « familles » qui se battent entre elles pour asseoir leur pouvoir sur les esprits. Il s’agit souvent de concepts purement imaginaires en ce sens que personne n’a jamais constaté l’existence de ce qu’ils désignent. Les mots « Dieu » au singulier, ou « les dieux » au pluriel, sont sans doute le meilleur exemple de cette capacité. Il en va de même de tous les « mots clefs » d’une vision-explication du monde tels que « prolétariat » ou « lutte des classes » dans l’idéologie marxiste, « concurrence », « profit » ou « libre échange » dans l’idéologie néolibérale. De telles visions du monde se dotent aussi de mots négatifs destinés à détruire les visions contraires et concurrentes tels que les mots « utopie » ou »idéalisme », ou « illusion » pour la défense du « réalisme » conservateur. Il existe aussi des mots de pure propagande, pour telle ou telle idéologie, qui tentent de projeter sur les esprits un effluve positif à l’égard de l’explication qu’elles soutiennent : La « gloire », le « courage », la « grandeur », les conquérants », la « victoire », les « uniformes », et tout le vocabulaire militaire viennent ainsi des croyances militaristes. De même la « sainteté, la « charité » « l’amour », le « pardon », le « paradis » et « l’enfer », le « diable » lui- même se mobilisent pour ancrer un certain christianisme dans les esprits.

On se trouve donc en présence d’éléments qui agissent les uns sur les autres s’agglomèrent et se détruisent mutuellement suivant des forces jusqu’ici mal ou peu identifiées. La physique et la chimie de l’esprit ne disposent pas encore de « modèle standard ». Et c’est très dommage, si l’on pense que l’esprit est plus important que la matière.

Un fait fondamental est que « l’esprit » est indissociable du « soi ». L’esprit n’existe que chez les individus, même si les individus partagent des concepts et des sentiments communs et ne peuvent penser et sentir qu’en société. Le « soi » est un produit collectif, mais il a aussi son originalité. Ce sont là des banalités, mais toute théorie de l’esprit doit nécessairement tenir compte de cette structure de base. La recherche dans le sens de l’établissement d’une typologie des « soi » pourrait–elle aider à la construction d‘une vue d’ensemble ? En identifiant par exemple les facteurs qui contribuent à la composition structurelle des esprits, à leurs comportements, et à leurs degrés de liberté ? Les forces qui agissent ainsi sont des sentiments et des croyances. Le plus répandu est le sentiment de la supériorité du soi et du groupe auquel il se sent appartenir,– famille, tribu, province, nation, race, religion etc…–, fortement lié à la notion d’ennemi ,– les autres, les voisins, les nomades, etc…–. Le besoin d’être certain de détenir la vérité est aussi un sentiment fondamental, très souvent trop facilement satisfait. Il faut aussi tenir compte des instruments de communication entre soi, i.e. des concepts et de la grammaire qui les unit et qui leur permet d’interagir. Il y a enfin les structures sociales, notamment institutionnelles, et leur évolution, qui fournissent ce que l’on pourrait appeler des « cadres de pensée ». L’identification des éléments de l’esprit permettrait d’écrire son histoire.


Jeux idiots ?

Homo Ludens

L

’historien néerlandais Johan Huizinga a publié en 1938 un essai, qui a eu beaucoup de succès, sur la fonction sociale du jeu : « Homo ludens ». Il y explique que « le jeu est plus ancien que la culture », que « la culture naît sous forme de jeu », que c’est dans les jeux que « la communauté exprime son interprétation de la vie et du monde ». Cette thèse est certainement audacieuse, sinon révolutionnaire, dans un monde où l’on croit que tout est utilitaire et que tout s’explique par la techno-économie. Malheureusement, il ne fournit pas du jeu une définition très claire et les nombreux exemples qu’il en donne montrent qu’il n’a pas mesuré lui-même la portée révolutionnaire de son intuition. Bien qu’il constate à diverses reprises que les jeux les plus importants sont réservés aux aristocrates, il n’établit pas de distinction entre les jeux des classes dirigeantes et les jeux des dirigés. À une intuition géniale ne correspond pas la prise de conscience de sa dimension politique.

Car si l’on en croit le dictionnaire Robert, et si le jeu est « une activité physique ou mentale purement gratuite qui n’a, dans la conscience de celui qui s’y livre, d’autre but que le plaisir qu’elle procure » et si le jeu est à l’origine des formes qu’ont revêtu les cultures existantes, dans leurs aspects essentiels, c’est bien essentiellement l’idée que l’on se fait généralement de la société et de la politique qui est fondamentalement remise en question. Si l’exercice du pouvoir est un jeu, si la guerre est un jeu, il est évidemment urgent de se demander si ce ne sont pas des jeux idiots, et s’il n’est pas indispensable de réviser sérieusement des conceptions qui ont toutes pris naissance dans les périodes les plus primitives de la formation des cultures ; en d’autres termes de vérifier si nous ne jouons pas, sans nous en rendre compte, à des jeux contraires à ce que nous croyons devoir être une « civilisation ».

L’exemple de la guerre est particulièrement net à cet égard. Si c’est par jeu que des dizaines de millions d’hommes se sont affrontés et détruits mutuellement au cours de guerres innombrables, et tout particulièrement au cours des deux guerres mondiales, dans les tranchées de Champagne et de la Somme entre 1914 et 1918, dans les champs de bataille de Russie et du Pacifique entre 1940 et 1945, si c’est par jeu que des génocides sont commis, si l’idée même d’ennemi est une création ludique, il est évident qu’il est urgent de remettre en question quelques-unes de nos idées reçues.


Le sabre, le goupillon et d’autres jeux

Le sabre et le goupillon

D

e petits groupes, plus dynamiques et plus intelligents que la moyenne, prennent le pouvoir. Le besoin de pouvoir s’explique par le besoin d’organisation face aux besoins à satisfaire et surtout face aux dangers extérieurs. Quelles que soient les formes originelles (familiales, tribales etc.) sur lesquelles nous n’avons pas beaucoup d’informations, l’histoire connue montre que les minorités qui obtiennent le pouvoir utilisent l’organisation et la force militaire généralement appuyée sur une religion. Les besoins essentiels auxquels était ainsi apportée une réponse étaient donc la sécurité extérieure et l’explication de l’existence même, du monde et de la société. Cette combinaison du sabre et du goupillon semble avoir dominé dans toutes les sociétés. Tout le reste c’est-à-dire la langue, l’organisation sociale, l’administration, l’enseignement, l’art, les mœurs et coutumes, semble avoir dépendu du comportement de la minorité détentrice du pouvoir (ses goûts, ses ambitions, ses jeux favoris) et de l’existence d’autres minorités que l’on peut qualifier de créatrices – artistes et artisans, architectes, intellectuels, poètes, chercheurs, fonctionnaires, enseignants, philosophes, marins, commerçants – et du degré d’obéissance dont ils font preuve à l’égard de la minorité au pouvoir. Le jeu préféré des minorités prédatrices au pouvoir a été la conquête et donc la guerre. Le pouvoir a surtout consisté à accaparer le maximum de richesses, tant à l’intérieur de l’unité politique (terres, châteaux, costumes, harems, trésors, serviteurs et esclaves, courtisans, etc.) qu’à l’extérieur, par la conquête de nouveaux territoires, sources de plus de pouvoir, de richesses, de considération et de gloire.

L’assaut contre l’ordre social et la structure du pouvoir dynastique a été mené par les bourgeois des villes grâce à leur enrichissement et à leur découverte d’autres champs d’ambition, la création chez eux de minorités créatives capables d’exercer une influence, de s’intéresser à d’autres jeux que ceux des minorités prédatrices : l’art, la science, les techniques, la philosophie, la révolution, le sport, …etc. Entre les jeux de princes et les jeux pour les peuples, ils ont découvert des jeux « d’honnête homme » donnant un sens à la vie. L’ensemble de ces jeux a fait apparaître la possibilité d’un autre style de vie, en fait d’un autre type de société. Mais cette transformation n’a pas été étendue aux masses. Et en restant réservée aux privilégiés des classes moyennes, sans doute beaucoup plus nombreux que dans les sociétés primitives, en laissant subsister des institutions et des croyances archaïques, elle n’a pas achevé son évolution.


Le concept de « progrès »

Progrès ou Evolution

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D

ans les explications communément acceptées de l’évolution sociale, le concept de « progrès » est, sans conteste, le plus ridicule, malgré sa popularité. L’idée que l’humanité n’a cessé de progresser depuis son apparition sur cette terre est admise comme allant de soi. L’histoire qu’on en raconte a commencé avec l’évolution qui a permis au cerveau d’un singe plus malin que les autres de croître en volume et en complexité. On est passé des australopithèques il y a quelques 7 millions d’années à l’homo habilis (deux millions d’années) puis à l’homo erectus, à l’acheuléen, à l’homme de Neandertal enfin au Moustérien et à « l’homo » généreusement qualifié de « sapiens – sapiens », les volumes de cerveau se développant à chaque étape. Cette évolution a continué avec l’usage et le perfectionnement des outils, comme en témoignent les morceaux de silex taillés puis polis, suivis par le bronze, puis le fer. Et depuis le néolithique, la maîtrise du monde par l’homme moderne dit « sage » n’a fait que continuer avec l’invention de l’écriture, un artisanat de plus en plus ingénieux, puis avec les révolutions démocratique, scientifique, industrielle, post-industrielle et de la communication. Et il est bien entendu qu’il n’y a aucune raison pour que cette marche en avant s’arrête jamais. Il ne peut y avoir rien de plus réconfortant pour nous consoler de nos malheurs, nul ne semblant songer une seconde que ces malheurs justement contredisent absolument la croyance au progrès.

Cette croyance est tenace parce qu’elle satisfait le sentiment de supériorité collective des habitants privilégiés des pays riches. Les hommes qui voyagent en avion et que la pénicilline protège des maladies infectieuses sont obligatoirement supérieurs à leurs ancêtres. C’est le progrès technique et scientifique qui fait leur fierté et qui leur permet de laisser croire aux défavorisés que le développement économique et par suite, social, qui en résultera, résoudra tous leurs problèmes. C’est une agréable combinaison de stupidité et d’escroquerie.

Car, en fait de « progrès » ce que l’histoire, et celle des pays modernes et développés en particulier, a à offrir comme illustrations remarquables, n’est autre en se limitant au siècle précédent et à l’actuel, que deux guerres mondiales, plusieurs génocides, les camps d’extermination, quelques dizaines de régimes totalitaires, des guerres coloniales, l’anéantissement de populations civiles par bombes classiques et nucléaires, le développement des inégalités sociales, le chômage institutionnalisé, la corruption protégée, le maintien dans la misère et l’ignorance de la plus importante fraction de l’humanité, le terrorisme, et l’absence de sens et d’espoir pour le plus grand nombre. Et aucune perspective d’avenir meilleur n’apparaît à l’horizon.

Les types d’hommes que le procès d’évolution de la société a produits, notamment dans la culture occidentale, ont été nombreux et variés. C’est avec l’aide des costumes qu’ils ont tenté de traduire leur vision du monde et leur domination. On a eu par exemple, le chevalier cuirassé de fer, le moine dans sa bure, la femme à crinoline et autres images pittoresques. Mais pour compléter l’évolution et démontrer le sens progressiste de l’évolution rien de mieux n’a été produit pour compléter la filière de « l’homo erectus », que le poilu ou « l’homme des tranchées » qui a vécu au cours de la Première Guerre mondiale dans la boue, les poux, la peur et la mort techniquement et stratégiquement assurée, puis que « l’homme déporté » au cours de la deuxième tuerie mondiale, — squelette couvert de peau —. « L’homme nucléarisé » d’Hiroshima et de Nagasaki – cadavre sanguinolent en cours de décomposition – atteint provisoirement le sommet du périple. Nul ne sait si l’avenir donnera la préférence à « l’homme kamikaze » ou à « l’homme obèse et satisfait de son embonpoint ».

Progrès en vérité, si l’on donne à ce mot le sens d’une marche en avant résolue et triomphante vers l’absurde. Il est sans aucun doute temps de ne plus confondre progrès technique et évolution erratique de la culture dominante. Mais pour cela, il est nécessaire de constater que la foi dans « la science » est aussi irrationnelle que celle du « progrès ».


Du danger des « bons sens »

Bon Sens

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I

l n’y a rien d’aussi dangereux que le « bon sens ». L’histoire des « bons sens » qui se sont succédé dans la culture occidentale démontre clairement que les « pièges à peuples » qui n’ont pu être évités, les oppressions les plus terribles, les catastrophes nationales et planétaires les plus dramatiques, les escroqueries intellectuelles les plus humiliantes ont été dues à ce que l’on appelle le bon sens. Ce constat mérite quelque réflexion.

Il ne s’agit pas d’autre chose que de la manière dont les esprits voient et comprennent la société dans laquelle ils vivent et le monde qui la contient. Il y a certes des visions qui diffèrent suivant les classes sociales, le niveau d’instruction, l’environnement affectif de chaque individu. C’est ce que l’on appelle des « idéologies », c’est à dire des conceptions commandées pour l’essentiel par l’influence inconsciente de la position sociale et affective des esprits concernés. Ces conceptions variées et contradictoires soutiennent le débat entre partis politiques, syndicats, professions, centres divers de réflexion, etc. Mais le fait que ces divergences n’entraînent pas de guerre civile entre partisans de solutions opposées signifie qu’il existe, par delà ces divergences, à un niveau plus profond, un ensemble de croyances communes. C’est le ciment qui tient ensemble les divers éléments de la société. C’est cet ensemble que l’on appelle le « bon sens. » On peut le définir comme l’ensemble des idées que partagent en commun :

  • — conservateurs et progressistes confondus,
  • — tous les membres d’une société, quand cette société vit en paix. Les guerres civiles ne se produisent que lorsque c’est ce sens commun qui est remis en question.

Or si les chercheurs politiques ont beaucoup disserté sur les idéologies, peu d’attention en revanche a été apportée à l’histoire et à l’évolution des « bons sens » qui se sont succédé à travers les changements de types de société. Et surtout, aucune attention n’a été portée au fait que les croyances collectives que désigne ce terme ne peuvent qu’être, pour l’essentiel, fausses et dangereuses, parce qu’elles sont le résultat d’un compromis inconscient qui favorise toujours les systèmes d’oppression.

Les « bons sens » sont des ensembles complexes qui concernent aussi bien :

  • — la vision du monde physique,
  • — la position de la terre dans l’espace et ses mouvements,
  • — l’acceptation de l’ordre social existant et des catastrophes qui l’accompagnent (le respect des hiérarchies et des inégalités, les jeux qui donnent un sens à la vie, la guerre, l’enrichissement, le pouvoir…),
  • — le soutien philosophique de cet ordre,
  • — sa justification théorique.
  • Au moyen âge en Europe, le bon sens consistait dans la foi chrétienne, le mépris et la haine des infidèles, la mise à l’écart des juifs, l’acceptation du système féodal comme naturel, la supériorité des aristocrates sur les manants, la croyance en une terre fixe autour de laquelle tournaient le soleil et les étoiles. Les jeux auxquels jouaient les classes dirigeantes – rivalités pour le pouvoir entre familles, guerres permanentes avec une préférence pour les guerres de succession, accaparement de l’essentiel de la richesse par une très petite minorité — se jouaient dans le cadre d’une morale très laxiste réservée aux guerriers, mais le sens commun était tel que les malheurs qui en résultaient pour les peuples étaient considérés comme naturels par ceux mêmes qui les subissaient, et le prestige des conquérants donnait sa légitimité aux exactions les plus inhumaines.

    Dans la culture occidentale moderne, et à l’intérieur de chaque nation, le bon sens existant comprend aujourd’hui la relativité physique de la planète terre dans les milliards d’étoiles et de galaxies, l’idée que la « nature humaine » est perverse et que les guerres sont inévitables, celle que l’ordre organisé dans le cadre de la démocratie représentative est le moins mauvais possible, celle que l’intérêt individuel et national dirige les comportements, celle qu’il faut croire aux droits de l’homme, sans exagération toutefois, la conviction de la supériorité de la nation à laquelle on appartient, une bonne dose de « réalisme » soit de méfiance à l’égard de « l’utopie », une confiance sans réserve dans la raison et la science, enfin une foi dans les ressources illimitées du « progrès. »

    Il s’agit donc d’un mélange hétéroclite :

    • — de concepts vagues auxquels chacun donne la signification qui lui paraît bonne,
    • — de jeux – guerre, enrichissement, pouvoir -, donnant un sens à la vie,
    • — de sentiments largement inconscients.

    Une sorte d’inventaire « à la Prévert » en quelque sorte, mais qui aide les esprits modernes à jouir d’un certain niveau de confort intellectuel.

    C’est aussi ce qu’un chercheur américain (Boulding) a appelé le « folk knowledge », le « savoir populaire », c’est-à-dire ce qui est déposé dans tous les esprits à un moment donné, dans une société déterminée, comme résumé du travail des chercheurs dans des formules simples — la « sagesse des nations » en quelque sorte, ou encore le produit du formatage des esprits par la pression sociale exercée dès la naissance des individus par la famille, l’école, les prestiges sociaux, les médias, le poids de l’histoire, les champs d’ambition offerts aux dirigés par les privilégiés.

    Que, dans ces conditions, les « bons sens » transportent avec eux une énorme dose d’hypocrisie et un système très performant d’escroquerie intellectuelle et sentimentale n’a évidemment rien d’étonnant. Tout se passe en effet comme si la formation des esprits était confiée par la nature à un virus agissant sans contrôle au moment même ou commence à naître l’esprit.


Rapport sur la planète

Rapport sur la planète

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L

’histoire de l’humanité est une triste histoire. Et il y a des chances pour qu’elle reste triste longtemps. Elle est celle de l’oppression des peuples par de petites minorités cyniques, avides, féroces, méprisantes et soucieuses seulement de leur pouvoir. Elle s’explique par l’incapacité de contrôler des forces sociales, qui produisent l’horreur des guerres et des génocides et conduisent au suicide collectif. Elle dépend de la survie de croyances débiles qui créent des comportements irrationnels et inhumains.

L’humanité n’est pas gérée : l’anarchie règne et les idées reçues laissent croire que l’espoir d’une gestion correcte est illusoire. Ce constat est pénible. Mais il faut le faire pour tenter de comprendre pourquoi il en va ainsi. Rien de nouveau en fait, la seule différence étant l’importance du degré d’hypocrisie qui atteint aujourd’hui un sommet.

L’idéologie officielle est celle de la liberté, de l’égalité, de la fraternité, de la démocratie, de la bonne « gouvernance », du respect des droits de l’homme, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et de la recherche de la paix. Or des guerres inutiles continuent de dévaster plusieurs pays, les inégalités n’ont jamais été aussi élevées, des milliards d’individus vivent en dessous du seuil de pauvreté et n’ont aucun accès à des systèmes d’éducation convenables, le pouvoir appartient aux détenteurs de très grandes fortunes qui financent les élections et contrôlent la plus grande partie des médias ; ni les Kurdes, ni les Palestiniens, ni les Syriens n’ont le droit de disposer d’eux-mêmes ; les droits de l’homme sont ignorés dans de très nombreux pays, l’anarchie règne au niveau international, les risques de guerres entre cultures s’accroissent sans que rien ne soit fait pour les réduire.

Le 21e siècle n’est que le prolongement du 20e dont l’histoire a été faite de deux guerres mondiales, de plusieurs systèmes de camps d’extermination, de nombreux régimes totalitaires, de guerres de décolonisation, de génocides, de destruction de cités entières par le feu et par bombes atomiques, de guerre froide entre l’Est et l’Ouest sur fond de terreur nucléaire. Le déchaînement des forces obscures qui ont conduit à ces catastrophes a été occulté facilement par l’idéologie du progrès technique confondue avec le progrès social et moral. La bêtise est ainsi venue au secours de l’acceptation de l’horreur. Et il n’y a pas de raison pour que ce système d’abrutissement ne continue pas à régner.

Les perspectives en ce début de 21e siècle s’ouvrent sur l’usage généralisé du terrorisme, sur l’incompréhension entre cultures, sur des guerres sans issue et sans raison, sur l’impérialisme militariste des riches et sur le désespoir des pauvres. Et ceci au moment même où la nécessité d’une mondialisation politique s’impose à des classes dirigeantes nationalistes, incapables de transformer utilement les structures d’un ordre inadapté, prodigieusement inégalitaire, injuste et oppressif. Certes, les classes dirigeantes ont toujours servi leurs propres intérêts et non ceux des peuples, mais la situation actuelle est particulièrement grave et paradoxale. Au moment où les peuples commencent à intervenir dans la définition de leur destin — instruction plus développée, classes moyennes plus nombreuses, officialisation de l’idéal démocratique et du respect des droits de l’homme, paix entre pays développés, etc. — les retours en arrière dramatiques envahissent la scène politique à des niveaux de sauvagerie jamais atteints.

La rapidité et l’importance du « changement » dépassent, plus nettement que jamais, la capacité d’adaptation aux problèmes ainsi posés. Les éléments nouveaux concernent le dépassement des structures politiques fondamentales et la réduction du différentiel d’instruction et d’information, c.-à-d. la distance dirigeants-dirigés. Il s’agit d’une transformation structurelle révolutionnaire dont la nature et la profondeur ne sont pas mesurées.

La réduction en cours du différentiel d’instruction et d’information entre dirigeants et dirigés n’a guère de chances d’accroître la rationalité des politiques. Elle risque au contraire d’augmenter la férocité des affrontements. Toutes les conditions sont réunies pour que de nouveaux pièges se referment sur les peuples. La lutte entre forces sociales obscures et non identifiées continue allègrement sans que rien ne soit prévu pour l’empêcher de produire des catastrophes de même type que celles que l’humanité a connues. Les risques sont même plus graves.

En définitive ce qui caractérise la situation actuelle c’est la nouveauté et le caractère structurel du changement en cours et l’incapacité des dirigeants d’y faire face. Le monde est confronté depuis plus d’un siècle à deux phénomènes absolument nouveaux qui sont le processus de dépassement des États nations et la réduction inévitable du différentiel d’instruction et d’information entre dirigeants et dirigés. Les idées reçues ne reconnaissent pas même l’existence des forces en mouvement qui modifient les fondements structurels de la société mondiale. Ce sont les causes de cette ignorance qu’il faut donc analyser pour comprendre la situation actuelle.

Les politiques qui sont actuellement suivies par les gouvernements sont fondées sur les idées que la pression des idéologies officielles a insérées dans la majorité des esprits. Ce sont les croyances qui mènent le monde, et c’est la culture occidentale dominante qui impose ces croyances à l’ensemble de la planète. Elles sont composée essentiellement d’une philosophie qui se prétend « réaliste », de l’acceptation d’une morale pour dirigeants distincte de la morale pour les peuples, d’une foi sans réserve dans les vertus du progrès, de l’explication des catastrophes sociales par la « perversité de la nature humaine », de libéralisme et de militarisme, de l’idée que la division du travail implique nécessairement l’existence de classes, de l’idée de légitimité de « l‘intérêt national », et de quelques autres convictions simples mais fausses. C’est ce que l’on appelle en anglais le « folk knowledge », ou en français la « sagesse des nations ». C’est en fait l’instrument le moins adapté pour résoudre les problèmes auxquels l’humanité doit faire face. En fait, ces croyances sont absurdes. Il faut donc tenter de comprendre pourquoi on en est arrivé là.


Les deux « réalismes »

La Paix

I

l est aujourd’hui essentiel d’être considéré comme « réaliste », si l’on souhaite être pris au sérieux. Ceci signifie qu’il faut penser qu’il est sans doute possible de faire des efforts pour éviter les guerres — les organisations mondiales et régionales témoignent en ce sens —, mais que si l’on veut être efficace, il faut toujours « préparer la guerre pour avoir la paix ».

Cette croyance, qui est celle de la très grande majorité des acteurs politiques et des politologues, est fondée sur une certaine vision de l’histoire (« il y a toujours eu des guerres, il y en aura donc toujours ») et sur une philosophie de la « nature humaine », avide, perverse et vaniteuse, qui contraindrait périodiquement au recours à la violence collective. Il en résulte que le monde changerait sans doute, grâce au progrès techno-économique, mais qu’il serait ridicule de croire à la possibilité d’un progrès moral.

C’est donc sur la définition même de « la réalité » que s’opposent deux conceptions du « réalisme » : celle qui domine aujourd’hui dans le monde, qui repose sur la croyance en la stabilité, et même en l’éternité, des structures mentales et institutionnelles de l’humanité et celle des rares esprits qui pensent que le dynamisme du « changement » en cours ne concerne pas seulement la techno-économie, mais dépend essentiellement de la transformation de la vision du monde qui se produit sous nos yeux. La thèse qui sera ici soutenue est que le « réalisme statique », qui est en fait « militariste », est une croyance obsolète et dangereuse, et que son abandon permettrait de mettre au point des stratégies beaucoup plus efficaces de construction de la paix. Seul le « réalisme dynamique », en tenant compte des profonds changements structurels qui affectent aujourd’hui l’humanité, peut permettre d’identifier les forces sociales en mouvement sur lesquelles il est possible d’agir. Il ne s’agit donc plus ici « d’utopie », mais de différence d’analyses.

Ce texte est le résumé d’un texte plus long que vous pouvez lire ici: Mondialisation Politique et Utopie →